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...HISTOIRES DE LA-BAS... " LE PERE BITOUN " Tenez, il y a tout de même, dans ce monde vacillant, au moins une chose qu'on ne peut nous ravir: la nostalgie. Vous savez, je veux parler de cet état de langueur qui soulève en nous ces bouffées de sensations, qui nous ramènent vers un passé de plus en plus lointain. Ainsi, dans nos esprits, se mettent à défiler, par séquences, des lieux, des objets, des personnages avec lesquels nous étions en étroites relations. Parmi ceux-ci, il en est un qui parfois m'apparaît avec un relief tout particulier: il s'agit du "Père Bitoun", comme on l'appelait familièrement. Brave homme, estimé de tous, c'était un personnage, dirons-nous, Pagnolesque par certains côtés, mais, bien sûr, à la façon Pieds-Noirs ... Je le revois encore s'activant dans son magasin de Vins-Liqueurs et autres spiritueux. Aujourd'hui, je réalise qu'il s'agissait plus d'une échoppe que d'un magasin; mais échoppe néanmoins bien rangée, bien tenue. On y voyait sur les étagères et recouvrant les murs, toutes sortes de bouteilles: Liqueurs, rhum, mousseux, vins cachetés (Royal Chibani, Sidi Brahim, etc ... ). Il y avait aussi pour la consommation courante, en permanence, deux tonneaux mis en perce: l'un contenant du vin rouge, l'autre du rosé, et quel rosé ! vous savez, ce rosé d'Algérie qui, servi bien frais, vous flattaient les papilles et titillaient votre gorge. On dit aujourd'hui de cette race de vin qu'il est gouleyant, mais à l'époque, figurez-vous qu'on ne le savait pas; ce qui est sûr c'est qu'il était « soua soua » pour accompagner les parfums et les saveurs iodés d'une oursinade, voire un simple casse-croûte entre copains, un point c'est tout! De même on ne se souciait pas de savoir si les grands rouges avaient de la cuisse ou pas; un bon Mascara trônant fièrement près d'un plat de couscous et de marga, et basta! Le terme de cuisse, d'ailleurs, était plutôt réservé au poulet rôti du dimanche, ou plus artistiquement, à l'attribut le plus troublant de nos nymphes hussein-déennes ... Nous étions, il faut le reconnaître, des petits "canaillous"" de Michel Ange. Pendant et dans l’après guerre, avant les glacières et les « frigidaires » (comme on disait), il y avait, souvenez-vous-en, le morceau de glace lingé dans un sac de jute, placé axialement en verticale dans un bidon de zinc (aujourd'hui seau plastique) pour tenir plus ou moins au frais l'eau tirée du robinet, les Sélecto, les Ahmoud Boualem, les La Gauloises ... En appoint, la gargoulette, emplie de "Coco", transpirait, à l'ombre, derrière les volets clos. A partir de 1946, ce fut un Dodge de l'armée, repeint en bleu outremer (pour faire frais) qui fut utilisé pour les livraisons de glace. Quand ce "char polaire" arrivait, il fallait voir le Père Bitoun manipuler, malgré son handicap dû à un pied bot, les lourds blocs cristallins; ensuite, le pic à la main, il attaquait le tronçonnement méthodique de ces fameux blocs oblongs, suivant la commande de chacun. Là, il était "urgent de faire fissa", car ça fondait à vitesse Grand V, vu que "Kaddour" chauffait déjà comme du plomb fondu au-dessus de nos têtes. Quelques fois, lorsque certains clients n'étaient pas satisfaits de la grosseur de leur portion, le Père Bitoun, amicalement, n' hésitait pas à rajouter un morceau conséquent. Ainsi, je doute fort que ces distributions précipitées de glace aient pu vraiment lui rapporter de gros bénéfices, mais là n'est pas la question ... Le Père Bitoun, au fil des ans, était surtout devenu un personnage emblématique parmi les commerçants du quartier. Comme son magasin se trouvait en bas de la rue Jean-Jaurès, certains habitués de la causette, s'arrêtaient le soir, en revenant de leur travail, pour "tchatcher" un instant avec lui: cela était devenu une sorte de rituel quotidien. Les années s'écoulèrent ainsi, lentement, dans la sérénité, dans la paix de l'âme et du coeur, jusqu'au moment où, sur nous, allait s'abattre la terrible malédiction. Alors, un jour maudit de cette période funeste, Monsieur Bitoun fut victime d'un lâche attentat perpétré par qui l'on sait, bien sûr, La nouvelle nous déchira: le Père Bitoun était mort sur le lieu même où il travaillait, pour le pain quotidien de sa famille. On venait d'assassiner, aveuglément, la gentillesse, la bonhomie. On avait, odieusement, ôter la vie à un être pacifique, qui ne faisait aucun mal... Dès lors, les choses n'allaient plus être comme auparavant. On ne le sait que trop bien, aujourd' hui ... Même si le temps des regrets et des rancunes est peut-être passé, il n'en demeure pas moins que jamais ne s'effacera le souvenir des Parents et Amis qui reposent, là-bas, dans le sein de notre Terre Natale. Il y a, en effet, des choses ineffaçables, puisqu'elles font, partie de nous-mêmes. Pierre SHURDEVIN-ARTERO (Navarre - Trottier).
Le père BITOUN (en 1948) devant sa villa située au n°17 de la rue du 11 novembre à Hussein-dey
Article paru dans la revue AEHD n° 44 - ( juin 2007 )
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